Le Parc Morgan
Deuxième chapitre

Par : Pierre Gilbert de la Cathédrale   2013

Pendant la crise économique, le gouvernement de l’Honorable Louis Alexandre Taschereau (1867-1952) fit voter le règlement No.1101, mieux connu comme étant la  «Loi du chômage».(33) Celle-ci allait autoriser l’emprunt d’une somme de 3 500 000$ à être répartie dans la province pour aider les travailleurs sans emploi.(34) Il accorda donc une grande partie de cette somme à la Ville de Montréal dirigée, depuis peu, par Monsieur le maire Camillien Houde (1889-1958), pour faire travailler les trop nombreux chômeurs qui désertaient leurs campagnes et venaient hanter Montréal. Selon les données recensées en février 1934, le nombre de chômeurs atteignit 62000 uniquement à Montréal. Avec leurs familles ce nombre monte à 242 000 personnes assistées par l’État sur une population de près d’un million d’habitants.(35) Durant ces années de misère l’objectif était de faire travailler le plus d’ouvriers possible; sur les chantiers il était interdit d’utiliser des outils mécaniques si la force de l’homme pouvait accomplir le même travail. Alors c’est à main d’homme et à tour de rôle que les ouvriers  creusaient et bâtissaient ces édifices.

Une résolution de la Commission des travaux publics datée du 04 novembre 1930 recommanda au comité exécutif  que la ville vote, pour sa part du coût des travaux publics, une somme d’environ 100 000.00$ qui serait 50% du coût de la construction de dix vespasiennes à être établies dans différents squares et parcs publics. L’emplacement de ces vespasiennes devant être déterminé par le dit comité exécutif. La Commission des travaux  publics  étant d’opinion que ces commodités étaient  d’une grande nécessité pour le public, en générale.(36)

[…]

Le terme vespasienne vient de l’Empereur Vespasien (69-79 ap. JC) qui introduisit à Rome ces lieux d’aisance publique. À Montréal, sous le mandat du maire Camillien Houde on en érigea une vingtaine  dans différents  parcs  et places  publics. La terminologie  populaire les désignait alors «Camilliennes».(37)

Dans une lettre datée du 1er avril 1931 et adressée au Directeur des travaux publics, nous apprenons que c’est l’un des architectes de la Ville de Montréal, Donat Beaupré, qui dessina les plans du kiosque.(38)   

Nous n’avons que peu de renseignements sur l’origine et la formation de cet architecte. Donat Beaupré devient membre de l’Association des architectes de la Province de Québec en 1914. À l’emploi de la Ville de Montréal à partir de 1923 dans l’équipe de J.-L.-D. Lafrenière, il devient à son tour l’architecte en chef de la Cité en 1931, poste qu’il occupe jusqu’à la fin des années 1950. Il prend sa retraite du monde municipal en 1961. Durant son mandat, Beaupré était à la tête d’une équipe formée d’une dizaine d’architectes et d’une vingtaine de dessinateurs. Parmi les tâches qui lui incombent, l’architecte en chef de la Cité voit à la préparation des plans et des cahiers de charges, il agit à titre d’architecte consultant auprès des firmes privées employées par la Ville et il surveille la construction des édifices municipaux. Donc, durant plus de 25 ans, tous les plans d’architecture des immeubles municipaux sont signés par Donat Beaupré qui reçoit ainsi le mérite de la réalisation des constructions  même si les plans ont été préparés par d’autres architectes de son équipe ou par des architectes en pratique privée.(39)

[…]

Dès 1928 Jean Omer Marchand  (1873-1936) était engagé comme architecte conseil pour la ville de Montréal.  Son rôle était  d’approuver et corriger les plans des architectes et des techniciens municipaux. Son implication dans l’élaboration des plans des vespasiennes de la place d’Armes et du square Philips reste obscure. Est-ce à titre personnel ou comme ingénieur-conseil de la ville ?  Nous sommes alors en période de crise et les grandes constructions sont rares ce qui oblige les architectes à des compromis et à accepter des contrats de moindre  envergure. Bref,  la réalisation des plans des vespasiennes reste une œuvre dans le corpus de Jean Omer Marchand. (40)

Il faut retenir de cet homme qu’il perfectionna ses études d’architecture à l’École des Beaux Arts de Paris de 1893 à 1903 et qu’il fût le premier Canadien à obtenir son diplôme de cette célèbre institution.  Pendant neuf  années il fût pétri de classicisme de la part des plus grands maîtres. Il reviendra à Montréal avec une forte maîtrise de ce style architectural.(41) De plus, il est intéressant de savoir qu’il connaissait  bien le quartier de  Maisonneuve puisqu’il avait acquit  avec d’autres hommes influents des terrains de la succession de Charles T. Viau.(42) Qui est vraiment l’architecte du kiosque? Le doute persiste encore.

Ce kiosque doublé  de vespasienne est unique à Montréal.  Aucun autre bâtiment  n’est semblable sur son  territoire. Son architecture  d’inspiration palladien (C) de la fin de la période Renouveau Classique Anglais (1900-1930) n’est pas sans rappeler quelques pavillons de jardins que l’on  retrouvent en Europe. J’attire votre attention au niveau du parapet (d), le motif en sautoir (e), est d’une grande originalité. Généralement les architectes utilisaient davantage le «croissons romain»; plus classique pour l’ornementation mais ici nous retrouvons une Croix St-André enchâssée dans un cercle. Il faut savoir que cette  croix est l’un des  emblèmes  de l’Écosse, pays d’origine de la famille Morgan. Ce motif  à également une certaine ressemblance   d’avec  l’écusson de la Ville de Montréal avant sa modification de 1938.

Armoiries de la Ville de Montréal  ornant le tympan du Marché Bonsecours
Armoiries de la Ville de Montréal  ornant le tympan du Marché Bonsecours. Selon une légende, c’est Jacques Viger (1787-1858), premier maire de Montréal, qui, lors d’un repas dans une auberge, dessina sur un coin de table cette armoirie. C’est  le 21 mars 1938 que Conrad Archambault apporta les modifications à ces armoiries.
Archive : Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

En 1931, la Ville de Montréal autorisa un crédit de 25 000$ pour l’érection d’un kiosque pour fanfare avec en soubassement des vespasiennes. Neuf entreprises en construction soumissionnèrent pour le contrat. C’est la plus basse soumission qui fut retenue… bien entendu! Il fût accordé à l’entrepreneur Leslie G. Ogilvie qui proposa 20 600$ pour l’exécution des travaux. Ce sont les ingénieurs Villeneuve, Bernier et Leblanc qui furent mandatés pour dresser les plans et cahiers des charges au taux de 5% du coût des travaux.(43)

Une élégante femme posant fièrement devant le kiosque juste avant de ce rendre au Théâtre Odéon Mercier situé sur la Rue Ste-Catherine
Une élégante femme posant fièrement devant le kiosque juste avant de ce rendre au Théâtre Odéon Mercier situé sur la Rue Ste-Catherine pour une cérémonie protocolaire au printemps 1947.
Archive : Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

Plan proposé par l’architecte de la ville le 27 août 1931 pour la cloison du kiosque du Parc Morgan
Plan proposé par l’architecte de la ville le 27 août 1931 pour la cloison du kiosque du Parc Morgan.
Archive: Ville de Montréal : dossier vespasiennes de la Ville de  Montréal.

À la demande du surintendant des récréations publiques, des plans de cloison mobile furent conçus pour séparer en deux parties le kiosque; d’un côté les garçons, de l’autre les filles. C’était une cloison en pin clair munie de verre Moroco blanc et peint dans les mêmes nuances que la menuiserie existante précisait-on. Elle s’élevait à hauteur de huit pieds et devait être facilement démontable.(44)  Dès l’hiver 1932, et dès lors  à chaque hiver, on  installait  des fenêtres sur le pourtour du kiosque et  cette cloison médiane en son centre. Un poêle à bois était installé  à chaque extrémité et venait  réchauffer les patineurs frigorifiés après un après-midi passé dans le parc. Deux patinoires étaient placées directement au pied du kiosque: l’une pour le hockey et l’autre pour le patinage libre.

Plan d’élévations du Kiosque du Parc Morgan

Plan d’élévations du Kiosque du Parc Morgan
Plan d’élévations du Kiosque du Parc Morgan
Archive : Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

Le 8 janvier 1932, deux gardiens furent proposés pour la surveillance et le bon entretien des vespasiennes. Monsieur Albert Gamelin et Madame Pierre Leclair obtinrent l’emploi.  Tous  deux résidaient près du parc, sur la rue de LaSalle. Sachez que lui fût payé 3$ par jour et elle 2$, et ce, pour le même travail.(45) Mais en ces temps difficiles tout travail était le bienvenu.

Équipe de hockey de Maisonneuve
Sur cette photographie prise à l’hiver de 1947, nous voyons en premier plan l’équipe de hockey de Maisonneuve faire une haie d’honneur pour Mademoiselle Pierrette Alberto. Nous reconnaissons le kiosque avec ses fenêtres à carreaux  et plus au loin le théâtre «Granada»,  aujourd’hui «Denise Pelletier».
Don de Madame Pierrette Alberto.
Archive: Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

Ce kiosque qui trône au centre du parc a bien résisté au temps et ne semble pas avoir changé, mais ce n’est pas le cas. En effet, il faut savoir que dès sa construction les piliers qui supportaient la toiture étaient faits en bois comme l’entablement et les quatre  frontons (f). La couleur s’harmonisait avec le haut du kiosque tout  comme aujourd’hui.  Après quelques années, à force d’installé et d’enlevé parois et fenêtres, ces piliers de bois étaient en très mauvaises état. On prit alors la décision de les remplacer par des piliers plus solides faits en pierre artificiel et qui s’harmonisaient cette fois-ci avec la base du kiosque. La Ville profita aussi de l’occasion pour lui refaire une beauté et on peignit le bois dans les mêmes nuances que la pierre. C’est à la toute fin du XXème siècle qu’il fallut à nouveau lui apporter des modifications. Cette fois-ci ce n’était pas uniquement les intempéries mais aussi le vandalisme qui avait  grandement abîmé  son état. Les responsables municipaux procédèrent au remplacement total  de la pierre, y compris ceux du parapet. Les piliers furent cette fois-ci fabriqués en acier et peints dans les mêmes tons que ceux  de 1931. 

Le kiosque au centre du parc à l’été 1993
Le kiosque au centre du parc à l’été 1993 tout juste après le réaménagement de 1991
Archive: Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

En guise d’épilogue, on peut constater que ce lieu a très souvent changé d’aspect et de vocation pendant ces deux siècles. D’une simple ferme agricole, il est devenu une maison secondaire pour notable, en passant par une belle résidence pour familles bourgeoises et finalement un parc municipal. Ce parc a lui aussi souvent changé  puisque la société et les mœurs changent eux aussi et c’est très bien comme cela! 

Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

Recherche : Pierre G. de la Cathédrale
Webmestre : Xavier Marchand
www.maisonsanciennesdemaisonneuve.org

Glossaire :

 ( c ) Andrea Palladio : architecte et écrivain né à Vicence le 30 novembre 1508 et mort à Vicence le 15 août 1580.  L’œuvre architecturale de Palladio est des plus considérables. Son influence fût  peut-être encore plus importante encore en Italie, en France et en Angleterre .Son savoir  continuera toujours à être transmis  dans les écoles publiques et privées d'architectures. C'est à ses édifices et à ses écrits que l'on emprunte les types les plus châtiés des ordres d'architecture imités de l'Antiquité à l'époque de la Renaissance.

(d) Parapet : mur plein à hauteur d’appui, formant garde-fou.
(e) Sautoir : Nom masculin, Motif en forme de X
(f) Fronton : couronnement d’un édifice ou d’en partie d’édifice consistant en deux éléments de corniche  obliques, ou d’une corniche courbe, se raccordant à la corniche de l’entablement.

Bibliographie :

www.villedemontreal.qc.ca

www.parcscanada.qc.ca

www.patrimoinehbc.ca

www.patrimoine.ville.montreal.qc.ca

 www.musee-mccord.qc.ca

Ville de Montréal, Centre d’histoire de Montréal,  Morgan, une entreprise familiale
www.ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=2497,3090052&_dad=portal&_schema=PORTAL  

HBC  Notre Histoire : Acquisitions : Commerce de détail : Morgan de Montréal
www.patrimoinehbc.ca/hbcheritage/history/acquisitions/retail/morgan-de-montreal

Ville de Montréal, Centre d’histoire de Montréal, crise & guerre 1930-1945 , Montréal. 500 ans d’histoire en archives
http://www2.ville.montreal.qc.ca/archives/500ans/portail_archives_fr/rep_chapitre10/chapitre10-1.html

Dictionnaire Bibliographique du Canada, Charles Wilson
http://biographi.ca/en/bio.php?id_nbr=5325

Encyclopaedia Universalis, SHAW Richard Normand
www.universalis.fr/encyclopedie/richard-norman-shaw/

Registre Foncier de la province du Québec

Actes notariés du lot # 7   Village d’Hochelaga
Documents : 46559, 107 098, 107 099, 151 392, 196 440, 217 746 , 220 553, 332 891,  351 298, 208 425,

Archive de la ville de Montréal

Documents :     P25,SB,SSI,D42
                        P25,SB,SSI,D193  bobine 32
                        P6,SB,SS2, D1
                        VM-I Fonds du Conseil Municipale  dossier 40625 3e série  bobine 136 dossier #6
                        VM1 Fonds du Conseil Municipale  séance 4 novembre 1930  bobine 3-14-4
VM6 D740.5 Fonds du Conseil Municipale

Réaménagement du Square Philips , intérêt historique des vespasiennes.
ARKÉOS en collaboration avec  Bernard Saint Denis & associés inc.
Dossier CE97 01040
           
Photographies aérienne quartier Maisonneuve 1949
Journal   Le Canada    édition du samedi 29 février 1929

Bibliothèque et Archive Nationale du Québec

Cartes: Adolphe R. Pinsoneault, Montréal 1907
Charles E. Goad  Montréal 1890
Charles E. Goad  Montréal 1907
Charles E. Goad  Montréal 1911
Charles E. Goad  Montréal 1912, 1913,1914
Charles E. Goad  Montréal 1924
Annuaire LOVELL

Archive Nationale du Canada

Carte:  Fortifications Survey of Montreal, 1866

RÉMILLARD François & MERRETT Brian, Guide des styles et des bâtiments
Méridien, 1990, 222 pages

PÉRUSSE Johanne  J.O. Marchand premier architecte Canadien diplôme de l’École des Beaux Arts de Paris et sa contribution à l’architecture de Montréal au début du XXe siècle.  Université Concordia, septembre 1999
                       
NOPPEN Luc   Du chemin du Roy à la rue Notre Dame
Ministère des transports du Québec  2001, 174 pages

LINTEAU Paul André  Maisonneuve Comment des promoteurs fabriquent une ville
Boréal Expresse 1981, 280 pages

GAGNON PRATTTE  France, Maisons de campagne des Montréalais 1892-1924
 éditions du Méridien 1987, 210 pages

Note de fin de document :

(33) Ville de Montréal, Centre d’histoire de Montréal, crise & guerre 1930-1945, Montréal. 500 ans d’histoire en archives
http://www2.ville.montreal.qc.ca/archives/500ans/portail_archives_fr/rep_chapitre10/chapitre10-1.html
(34) ibid.
(35) Archives de Montréal, 1913-2013, Chouinard Denys
http://archivesdemontreal.com/mots-clefs/camillien-houde/
(36) Archive de la Ville de Montréal,  VMI bobine 3-14-4, Réaménagement du Square Philips, intérêt historique des vespasiennes.  ARKÉOS en collaboration avec Bernard Saint Denis & associés Inc. Dossier : CE97 01040
(37) ibid.
(38) Archive de la Ville de Montréal : dossier : VM-1, op.cit.
(39) Réaménagement du Square Philips. op.cit.
(40) ibid.
(41) PÉRUSSE Johanne  J.O. Marchand premier architecte Canadien diplôme de l’École des Beaux Arts de Paris et sa contribution  à l’architecture de Montréal au début du XXème siècle.  Université Concordia  septembre 1999.
(42) Linteau , op.cit., page 195
(43) Archive de la Ville de Montréal : dossier : VM-1-3e série, op.cit.
(44) Archive de la Ville de Montréal : dossier : VM-1-3e série: 40625
(45) Archive de la Ville de Montréal : dossier : VM-1-3e série, op.cit.

 

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