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Joseph Élias Blais 551-559
Joseph Élias Blais 551-559
 

Maison  Joseph Élias Blais  1929

Entrepreneur en construction : Urcisse Toupin
551-559 rue Aird

La Chaîne des Titres :

02 juin 1873
Notaire : William de M. Marler
Vendeur : Joseph Ross Shuterlins
Acquéreur : William Bennett,  fermier du village d’Hochelaga
Achat de la ferme  qu’il cultive déjà depuis des années  lot #3

18 novembre 1904
Notaire : Théophile Doucet
Testament de William  Bennett   fermier  résidant au 377 rue Notre Dame
en faveur de son épouse : Dame  Elisabeth Aird

18 novembre 1904
Notaire : Théophile Doucet
Testament  d’ Elisabeth  Aird épouse de William Bennett en faveur de ses quatre enfants.

Décès  d’ Élisabeth  Aird survenu le 23 janvier 1912

17 juillet 1918
Notaire : Joseph Théophile Legault
Testament de Nicholas Bennett, fermier résidant au 375 rue Notre-Dame
En faveur de son épouse : Janet Harisson

15 décembre 1920
Notaire : Joseph Théophile Legault
Testament de Percy Bennett, gentilhomme  célibataire
En faveur de ses frères et sœurs

03 septembre 1929
Notaire : Joseph Théophile Legault
Vendeurs : succession William Bennett
Acquéreur : Urcisse Toupin, entrepreneur en construction
Achat de deux lots de terre sans bâtiment
Prix de la vente : 3 784.00$

21 octobre 1929
Permis est accordé à : Urcisse Toupin résidant au  4534,  rue Lafontaine
Maison de 3 étages 30’ x 57’ mesures anglaise. Prix estimé des travaux : 13 000.00$

17 décembre 1929
Notaire : Joseph Théophile Legault
Prêteur : PRUDENTIAL INSURANCE COMPAGNY
Représentée par son président : Harold Ernest Andrews
Emprunteur : Urcisse Toupin, charpentier, résidant au 4534 rue Lafontaine
La somme de : 9000.00$
Donne en garantis une maison portant l’adresse 551, 551a, 551b, 551c.551d de la rue Aird

06 mars 1931
Notaire : Édouard Bourdon
Vendeur : Urcisse Toupin, charpentier, résidant au 4522 rue Lafontaine
Acquéreur : Joseph Élias Blais, voyageur de commerce,
résidant au 3527 rue de Lorimier
Achat d’une maison portant l’adresse 551-559 rue Aird
Prix de la vente : 17 000.00$


Cette maison a retrouvé une seconde jeunesse grâce à cette belle restauration, mais avant de vous la décrire, voici quelques mots sur son bâtisseur.  Urcisse Toupin s’installa  à Maisonneuve vers 1910. A cette époque il résidait sur la rue William David  juste au sud de la rue Adam dans une petite maison de deux étages qui n’existe plus  depuis bien  longtemps.  Il était charpentier de métier et heureusement pour lui  le travaille ne manquait  pas car la ville, nouvellement dirigée par le maire Alexandre Michaud, était en plein boom immobilier.

La première réalisation personnelle que nous connaissons de lui fût construite  en 1913.  Elle est située au 1460-1466 de la rue Bennett. Elle fût construite  tout juste à l’arrière de la maison qu’il habitait sur William David. Lui et sa famille y vécurent pendant quelques années et déménagèrent dans leur nouvelle résidence  sur la rue Lafontaine.

Nous ne pouvons pas dire exactement le nombre de maisons qu’il construisit  dans le quartier  mais, selon le registre des permis  de construction de la Ville de Montréal,  il ne fût  plus actif  après 1930. Il est cependant intéressant de savoir qu’à chaque année, il construisit sans interruption une ou deux  maisons et qu’elles étaient toutes semblables les unes aux autres. Cette maison-ci semble être l’une des deux dernières qu’il construisit et elle est, somme toute, la plus réussie de toutes car elle fût bâtie sur un modèle différent de celui des précédentes. 

Quand il acquit ces deux terrains en septembre 1929,  il ne se doutait pas que le monde  allait  basculer  dans la plus grande crise économique et que le marché immobilier s’écroulerait avec elle. Pendant toute la durée de cette crise, seuls quelques entrepreneurs aguerris continuèrent de bâtir. Pendant les années 1930 et 1931, seulement quarante-trois permis furent accordés pour le territoire de Maisonneuve, et de ce nombre seulement quelques maisons sortirent de terre.

Derrière cette large  façade se cache deux maisons distinctes. Celle de gauche comporte  trois logements et celle de droite, cinq  logements. Je vais m’attarder uniquement sur  cette dernière pour une raison bien évidente… elle fût rénovée en 2013 avec expertise et goût.

Cette magnifique restauration est l’œuvre d’un duo qui n’en est pas à leur  première belle réalisation dans le quartier ; ce sont messieurs Yvon Larocque et Claude Chooner qui,  par le passé, ont restauré, entre-autre, les maisons situées au 5070-5078 Ste Catherine et 553-555 Leclaire (voir catalogue rue Ste Catherine et Leclaire).

Bien entendu une telle restauration ne s’est pas fait du jour au lendemain, une extrême planification limitant le hasard et les mauvaises surprises. Chaque détail, que ce soit pour les vitraux, la  création des nouveaux acrotères  et de tous  les nombreux éléments décoratifs  des balcons, fut minutieusement calculé et dessiné par monsieur Yvon Larocque père. Il faut voir le cahier des plans et dessins  réalisés par celui-ci pour comprendre la somme de travail effectué depuis le début. Ses dessins sont si précis  qu’ils pourraient à eux seuls constituer un cahier complet.

Voici deux photographies de la maison avant et après sa restauration pour que vous puissiez vous faire une idée du changement. Avouez que le résultat est stupéfiant !

Photographe : Pierre G. de la Cathédrale
Photographe : Pierre G. de la Cathédrale
Archive : Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

Par bonheur au moment de la démolition des vieux balcons, Yvon avait  fortuitement  trouvé quelques éléments d’origine bien dissimulés a l’intérieur des balcons par les anciens propriétaires dans les années 60. Il savait à quoi les balcons devaient plus au moins ressembler puisqu’il connaissait la date de construction et le charpentier qui les avaient  construits. Les fantômes(a) laissés sur la brique nous apprenaient également que les balcons avaient été raccourcis de quelques pieds sur la longueur. En amputant de la sorte une partie des balcons, la symétrie avec la façade était perdue et l’alignement avec la toiture en fausse mansarde(b) n’était pas des plus harmonieuses. Il fallait donc absolument rectifier cette maladresse.

Bien entendu, avant de commencer les travaux, il leur fallut prendre un permis à la Ville de Montréal. Bien que la chose semble facile, il en fût autrement, je peux vous le confirmer personnellement ! Vous ne pouvez imaginer  le nombre de compromis qu’ils  ont dû faire pour obtenir la dérogation nécessaire pour allonger les balcons comme ils étaient à l’origine, et se conformer à tous les autres désirs du bureau des permis de l’arrondissement. Ce fût la croix et la  bannière.

Comme je le disais précédemment, les traces ou fantômes  laissés sur la brique nous apprenaient la forme et les dimensions des piédestaux d’origine, il fût donc facile de les refaire identiques en gardant en tête le code du bâtiment actuel. Par contre, pour le choix des rampes (c), ce ne fût  pas si simple. Il était difficile de savoir quels motifs avaient été choisis. S’agissait-il de simples barreaux?  ou encore de balustres?(d)  Peut-être aussi un motif à la grecque? Le choix était vaste car la période entre les deux guerres fût exubérante et d’une grande diversité architecturale.  Le premier choix des propriétaires  fût  refusé dans les trente  premières secondes de l’entretien  avec le bureau des permis de l’arrondissement;  bien qu’à  mon avis, ce choix  était le plus conforme  à celui d’origine. Il s’agissait d’un motif de croisillons romain entrecoupé de simples barreaux. Ce motif élégant était assez commun en 1929  surtout que l’entrepreneur avait voulu donné à cette maison un aspect néo-géorgien  qui fût  en vogue à Montréal entre les années 1900 & 1940 (1).  Après maintes  réflexions, ils optèrent pour ce motif à double registre à arc à anse de panier (f).

Croissions romain d’une maison d’Outremont Croissions romain d’une maison d’Outremont
Archive : Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

Après des jours et des jours de travail, ces balcons ont maintenant fière allure et ils redonnent  toute la noblesse à cette façade. Admirez, entre autres, la ceinture des balcons: on peut y voir de petites consoles (g) regroupées en trois continuant adroitement  les barreaux entre les arches. J’attire votre attention sur les triglyphes (h)  au-dessus des pilastres qui contribuent  à donner un rythme et éliminer la monotonie.  Ces rampes à arceaux redonnent du style à la maison.

Tout en haut de la maison se trouve une petite toiture à brisis (i)  soutenue par quatre  longues consoles. Cette petite toiture est  peu commune pour la période où fût construite cette maison. Cela s’explique par le fait que les belles demeures de la véritable période géorgienne (1714- 1834) dont s’inspire cette maison avaient de hautes toitures à forte pente et non une toiture plate comme typiquement ici à Montréal. Pour reprendre le vocabulaire architectural géorgien, l’architecte a tout simplement apposé cette artifice, donnant, de façon plus ou moins convaincante, l’impression d’une toiture en pente. Elle fût entièrement démontée et refaite comme à l’origine mais cette fois-ci  recouverte entièrement de tuiles d’ardoise à motifs d’écailles de poisson (j). Les trois  acrotères (k) en forme de palmette qui couronnaient jadis la maison avaient disparu depuis très longtemps. C’est avec patience et un grand  talent artistique qu’Yvon les a recréé avec le même aspect et dans les mêmes dimensions. Ces éléments décoratifs sont  trop souvent ôtés par d’autres propriétaires sans toutefois les remplacer. Pourtant, à Montréal, on trouve actuellement de bons ferblantiers qui peuvent les refaire facilement.

Voici deux des trois  palmettes photographiées  avant d’être installées sur la toiture.Voici deux des trois  palmettes photographiées  avant d’être installées sur la toiture.
Archive : Les Maisons Anciennes de Maisonneuve

En terminant, il y a un élément que vous ne pouvez voir sur cette photographie et qui mérite d’être souligné: il s’agit des supports de la rampe de l’escalier du rez-de-chaussée. Le motif reprend avec brio celui que l’ont retrouve dans les vitraux. Ce rappel du motif est discret et des plus harmonieux. A mon humble mais sincère avis, cette restauration exceptionnelle méritait d’être soulignée.

1- RÉMILLARD François & MERRETT Brian  L’ARCHITECTURE DE MONTRÉAL,
Méridien  1990  page 132

a- Trace de peinture laissée sur la pierre ou la brique démontrant la présence préalable d’un élément architectural disparu

b- Mansarde : comble brisé à quatre pans.

c- Rampe : garde-corps comprenant une main courante et bordant un escalier, un balcon du côté du vide.

d- Balustre : colonnette ou court pilier renflé ou mouluré généralement employé avec d’autres et assemblé avec eux  par une tablette pour formé un appui, une clôture, une rampe,  un motif décoratif.

f- Arc en anse de panier : arc dont la courbe surbaissée  a la forme d’une demi-ellipse.

g- Console : organe en saillie sur un mur destiné à porter une charge (réelle ou figurée).

h- Triglyphe : Ornement de la frise dorique, composé de deux  glyphes et de deux  demi-glyphes.

i- Brisis : versant inférieur d’un toit.

j- Écailles de poisson (en) : motif ornemental en forme d’écailles de poissons que l’on retrouve généralement dans  les brisis d’ardoise et métal.

k- Acrotère : élément décoratif  aux formes variées  (vase, palmette), placé au sommet d’un édifice ou d’un fronton.