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Guido Nincheri 1832
Guido Nincheri 1832
 

Maison Atelier Guido Nincheri 1920?
1832 boulevard Pie IX

La chaîne des titres :

31 décembre 1890
Notaire : Raoul Dumouchel
Vendeurs : Hon. Alphonse Desjardins, avocat, Dame Zaïde Parée,                 l’abbé Joseph Jacques Alphonse Desjardins, jésuite.
Acquéreurs : Jean Baptiste Octave  Hubert Desjardins,                                  Marie Pia Auria Desjardins & Marie Louise Alphonsine Virginie Desjardins
Achat de plusieurs lots de terre

14 avril 1903
Notaire : Louis Dumouchel
Vendeurs : Dame Marie Pia Auria Desjardins, épouse de L.J.Morin, avocat
Dame Marie Louise Alphonsine Virginie Desjardins épouse de William E. Morin, avocat 
Jean Batiste Hubert Desjardins, gérant de manufacture
Acquéreur : Oscar Dufresne, gérant de manufacture
Achat d’un cottage de bois lambrissé de brique
Prix de la vente : 1 850,00$

18 septembre 1917
Notaire : Samuel McKay
Emprunteur : Oscar Dufresne, manufacturier
Prêteuse : Dame …, veuve de Louis Joseph Amédée Papineau , résidant à Monte Bello
Représentée par James S. Rogers, de la ROYAL TRUST Co. résidant à Philadelphie, Pennsylvanie  USA
La somme de : 5 000,00$
Donne en garantie deux cottages sur la rue Pie IX

06 mars 1925
Notaire : Francis MacKay
Vendeur : Oscar Dufresne, industriel, résidant au 463 Boul. Pie IX
Acquéreur : Dufresne Construction Compagny Ltd. représentée par MM. Marius Dufresne & Édouard Bertrand tous deux ingénieurs civils
Achat d’une maison de ciment & brique,  436 boulevard Pie IX
Prix de la vente : 39 500,00$

11 juin 1925
Permis est accordé à la : DUFRESNE CONSTRUCTION.CO
436 boulevard Pie IX 
Agrandissement à l’arrière de 3’ x 25’ sur deux étages
Coût estimé des travaux : 4 000,00$

13 octobre 1966
Notaire : Auguste Javet
Vendeur : Dufresne Construction, représentée par Paul Dufresne, son président
Acquéreur : Guido Nincheri, artiste résidant dans la ville de Providence,  Rhodes Island USA
Achat d’une maison # 1832 Boul. Pie IX


Cette maison ne passe pas inaperçue et ce pour bien des raisons; entre autres à cause de son apparence qui diffère  de celle de ses voisines.  Imaginez lors de sa construction! Pour moi, ce qui la distingue le plus de toutes les autres, c’est qu’elle servit d’Atelier de vitrail pour l’un de nos plus grands artistes, Guido Nincheri (1885-1973). Dans cet atelier  furent réalisés plus de deux mille vitraux répartis dans deux cent vingt églises au Canada  et aux États Unis.

Après avoir fait des études à l’Académie des beaux-arts de Florence, Guido Nincheri émigre à Boston aux États Unis. Il arrive à Montréal à la veille de la Grande Guerre, en 1914. C’est avec le maître verrier Henri Perdriau (1877-1958) qu’il acquiert ses connaissances dans l’art du vitrail. En 1926, Guido réside avec sa famille sur Pie IX mais un peu plus au sud, entre les rues Notre Dame et Ste Catherine. Par la suite il déménage toujours sur la même rue mais cette fois-ci au nord de la rue Hochelaga . L’appartement, situé à l’étage de l’atelier, ne servait à l’époque que pour ses séjours à Montréal alors qu’il résidait  dans le Rhodes lsland.  C’est son fils aîné, Gabriel,  qui à partir de 1947, assure la gérance de l’atelier. Après le décès de Mattéo Martirano (1909-1996) qui fut l’un de ses disciples, l’atelier ferma définitivement ses portes après plus de soixante quinze ans d’existence. 

Si nous revenons au début de la Chaîne des titres, nous remarquons que c’est Oscar Dufresne qui, en 1903, acquiert un terrain sur lequel était érigé un cottage de bois lambrissé de brique. Ce cottage était l’une des dix maisons construites,  en 1896, par la famille du sénateur Alphonse Desjardins. Il est fort possible qu’il avait l’apparence des maisons situées  juste un peu plus au sud  du même côté du boulevard. Il fut loué pendant plusieurs années à  Victor C. Gledhill qui était, à l’époque,  contre-maître à la compagnie de papier peint   WATSON FOSTER Co. laquelle s’était implantée en 1896  à l’angle nord / est des rues Ontario & Pie IX.

En 1907, Oscar Dufresne fit construire sa magnifique maison sur ce terrain mais tout juste du côté nord du cottage (voir catalogue, boulevard Pie IX maison Oscar Dufresne ). Les deux maisons n’étaient séparées  l’une de l’autre que par un mètre de distance. Ce petit  passage permettait aux divers fournisseurs (glacier, charbonnier, épicier) d’accéder facilement  à l’arrière, pour leurs livraisons quotidiennes. 

En septembre 1917, Oscar  contracta une hypothèque de 5 000,00$ et donna en garantie ces deux maisons.  Étrangement à  la fin de l’année, il  vendit sa maison   (1838  Boul. Pie IX). Cet emprunt servit  sûrement à défrayer les coûts engendrés par la construction d’une nouvelle résidence, à l’angle des rues Sherbrooke et Pie IX, qui en était à la fin des travaux, celle qu’on appellera par la suite le Château Dufresne. C’est  un pur hasard mais c’est cette même année que la Cité de Maisonneuve fut annexée à la Ville de Montréal.

C’est en 1920 que les deux frères Dufresne, alors qu’ils  résidaient  dans leur château sur la rue Sherbrooke,   prirent la décision de  démolir le cottage de la rue Pie IX  pour construire les nouveaux locaux de la DUFRESNE CONSTRUCTION. Cette nouvelle compagnie était, bien entendu,  présidée par Marius Dufresne dont le bureau se situait, depuis 1912,  au-dessus de la Banque Toronto Dominion  à l’angle sud / ouest des rues Ontario et de Lasalle.

Photographie du studio vers 1940
Photographie du studio vers 1940

archives; A.H.H.M.

Bien qu’il existe encore un grand   doute concernant l’architecte, il semblerait que ce soit Alfred Hector Lapierre (1859-1932) qui en dessina les plans. Il fit son apprentissage auprès de l’architecte montréalais Alphonse Raza (1846-1903) et c’est avec lui qu’il parfait  ses connaissances en architecture. Pendant toute sa carrière, il  affectionna tout particulièrement  le style Beaux-Arts (1894-1930) qu’il appliquait  avec brio. Il dessina la plupart des bâtiments de la Banque d’Épargne de Montréal. Cependant on  lui doit quelques commerces qui  portent tous  la même signature : brique de couleur chamois, bandeau de pierre grise, fenêtres réunies  dans  un arc monumental , symétrie de la façade .

Esquisse non datée d’une succursale de la Banque d’Épargne dessinée par Alfred Hector Lapierre
Esquisse non datée d’une succursale de la Banque d’Épargne dessinée par Alfred Hector Lapierre. Ce projet semble-t-il  ne fut  jamais  réalisé.  Regardez la similitude avec le  Studio Nincheri.

Centre de documentation sur l’Architecture Canadienne ( Salle Nobbs ) de l’Université McGill

Le doute subsiste puisque  Marius  Dufresne  qui fit ses études en ingénierie se prétendait également architecte, ce qui n’était pas le cas. Entre 1910 & 1915, alors  qu’il était ingénieur conseil pour la ville de Maisonneuve, il eut la responsabilité de vérifier les  plans des nouveaux bâtiments qui allaient voir le jour sur le territoire de la ville.  Il avait la très mauvaise habitude de faire disparaître le nom de l’architecte des plans   qu’il supervisait  pour le remplacer par le sien.  Pendant des années la méprise fût  totale et nous avons cru à tort que c’était lui qui avait dessiné les plans de leur Château, de  l’Hôtel de Ville, du Bain Morgan  ou encore du Marché Maisonneuve.  Aujourd’hui heureusement  nous savons hors de tout doute  que ce sont  les architectes Joseph  Cajetan Dufort pour l’Hôtel de Ville et  le Marché Maisonneuve, Jules Renard pour le Château Dufresne et  Wilfrid L. Vandal pour le Bain Morgan.

Cependant  il n’y a pas de doute, c’est  bien  Marius Dufresne,  lui-même, qui dirigea les travaux de construction de ce bâtiment-ci. Cette maison  a ceci de très particulier qu’elle n’est pas bâtie avec une charpente de bois ou d’acier mais avec une structure de béton. Seul  un ingénieur civil, habitué à travailler sur des ponts et des viaducs, pouvait utiliser  une telle structure.  Généralement l’armature de béton était utilisée pour les  édifices tels que  les manufactures et les édifices en hauteur qui devaient supporter de lourdes charges.

Admirez  la simplicité de l’ordonnance  et des  proportions. Ce bâtiment s’apparente tout à fait à la fin de la période Beaux-Arts  mais avec une touche d’inspiration Gothico-Renaissance anglaise (1901-1914). Nous pouvons même voir qu’il y a une préfiguration de style Art Déco (1925-1940) qui dans quelques années allait faire son apparition.

Le choix de la brique de couleur chamois très clair  était audacieux  à l’époque, puisque la mode du temps préconisait la brique striée de couleur foncée.  Admirez le contraste qu’elle provoque  avec la couleur noire des ouvertures. L’utilisation de la pierre est réduite à son plus strict minimum (corniche, allèges et clés de voûte).  Aucune saillie ne vient perturber la façade si ce n’est qu’un léger avant-corps d’à peine quelques centimètres.

La symétrie des ouvertures est le seul élément qui  contribue à   rythmer  la façade. Regardez comment la porte d’entrée prend peu d’importance par rapport aux autres ouvertures.

Voici trois éléments d’inspiration Tudor : le pli serviette, la rosette et le vitrage sous plomb
Voici trois éléments d’inspiration Tudor : le pli serviette, la rosette et le vitrage sous plomb.

L’Élément essentiel qui compose cette façade,  est bien entendu  l’imposant arc central qui s’élève sur toute la hauteur du bâtiment.  L’utilisation d’un arc segmenté (a)   avec clé de voûte (b) est fort simple mais peu banale et sophistiquée.  Cet arc  est composé de  quatre travées comporte huit fenêtres. Elles sont garnies dans leur imposte (c) de vitrage sous plomb (d) qu’il ne faut pas confondre avec les vitraux (e). Elles sont séparées par de longs pilastres (f) dont le chapiteau  garni de feuilles stylisées préfigure le style Art Déco.  Admirez les quatre panneaux qui séparent les fenêtres des étages. Ils sont  garnis de  deux motifs stylisés  rappelant la période Tudor soit la rosette (g)  et le pli serviette (h).

Cette maison est exceptionnelle et c’est l’une des rares qui a gardé toutes ses composantes sans exception.  Son passé prestigieux, surtout, est une fierté pour le quartier.

a-Arc segmenté : arc dont les deux parties sont réparties de part et d’autre de la  clé de voûte

b-Clé de-voûte : pierre en forme de coin placée à la partie centrale d’une voûte, d’une arche, d’un arc et  servant à maintenir en équilibre les autres pierres.

c- Imposte : pierre en saillie moulurée couronnant le piédroit d’une arcade et supportant la retombée de l’arc. Partie supérieur d’une fenêtre ou d’une porte (fenêtre mobile ou fixe au dessus de la porte).

d-Vitrage : verre non coloré ou peu coloré serti dans le plomb

e- Vitrail : panneau constitué de morceaux de verre coloré, assemblés pour former une décoration,

f- Pilastre : pilier aux pans carrés rappelant la colonne. (très utilisé à Montréal)

g- Rosette : ornement circulaire, en forme de rose

h- Pli Serviette : motif médiéval sculpté, gravé  représentant le pliage d’une pièce d’étoffe.